« Parler le même langage que ses stagiaires n’a jamais aussi été essentiel »
Portraits de cette édition :
“Transmettre, ce n’est pas réciter un contenu, c’est partager ce qu’on a sur le cœur, sans tricher”
Régis, formateur référent en bientraitance et gérontologie
À l’heure où le métier de formateur évolue vite, où les attentes des apprenants se transforment et où les outils se multiplient, une question revient sans cesse : qu’est-ce qui fera vraiment la différence en 2026 ? L’expertise seule ne suffit plus. Ce sont la présence, le vécu, la capacité à créer du lien et à faire vivre une expérience qui redonnent toute sa valeur au rôle du formateur.
Marine Dumolié incarne pleinement cette évolution du métier. Forte de près de vingt ans d’expérience dans le secteur du soin, elle a exercé comme aide-soignante avant de découvrir, presque par hasard, la formation. Ce qui n’était au départ qu’une mission ponctuelle est devenu une évidence : transmettre, accompagner et donner du sens à la prévention, au plus près des réalités du terrain.
Aujourd’hui formatrice en prévention des risques professionnels et en gestes de premiers secours, elle forme des soignants comme des personnels non-soignants, avec une approche profondément humaine. Son fil conducteur reste le même : s’appuyer sur l’expérience vécue, écouter les stagiaires et parler leur langage pour rendre l’apprentissage concret, vivant et utile.
Tu peux nous raconter ton parcours, et ce qui t’a donné envie de devenir formatrice en prévention des risques professionnels ?
M D : Je travaille dans le secteur du soin depuis près de vingt ans. J’ai exercé comme aide-soignante dans différents établissements : surtout en gérontologie et dans le handicap, un domaine dans lequel je me suis investie pendant plus de douze ans.
Pendant longtemps, la formation était une activité secondaire : j’étais avant tout aide-soignante, et je formais ponctuellement. Aujourd’hui, c’est l’inverse, la formation est devenue mon métier principal.
L’aventure a commencé un peu par hasard. Lors d’une formation de secourisme, on m’a proposé de devenir formatrice en SST, car il manquait des intervenants dans l’association où je travaillais. Mon expérience du terrain a facilité les choses, et, de fil en fil, nous avons constitué une petite équipe de formateurs. Très vite, on nous a encouragés à nous spécialiser dans la prévention des risques professionnels.
Ce qui n’était pas prévu au départ est devenu une véritable vocation. Ce métier me passionne, car il complète parfaitement mon parcours d’aide-soignante. Aujourd’hui, j’interviens principalement sur la prévention des risques professionnels en milieu soignant auprès d’aides-soignants, d’infirmiers, d’ergothérapeutes, mais aussi de personnels non-soignants comme les agents d’entretien, les cuisiniers ou le personnel d’hôtellerie. Tous sont concernés par les risques inhérents aux établissements de santé.
“ Les apprenants cherchent un formateur qui crée du lien, qui s’adapte, qui rend l’apprentissage concret et engageant.”
Selon toi, en 2026, qu’est-ce qui fera la différence entre un bon formateur… et un formateur qui marque vraiment les gens ? Et tu sens quoi, aujourd’hui, comme nouvelles attentes chez les apprenants ?
M D : Pour moi, un “bon formateur” maîtrise son déroulé, ses outils et sa pédagogie. Il connaît ses contenus et sait transmettre avec clarté. Mais un formateur vraiment impactant va plus loin : il parle d’un sujet qu’il a vécu, qu’il a expérimenté sur le terrain. Il écoute réellement ses stagiaires. Il apprend d’eux. Il fait de chaque session un espace vivant où l’on construit ensemble.
Et, bien souvent, ces deux profils se rejoignent : un bon formateur peut devenir impactant dès lors qu’il met plus de lui, plus de vécu, plus d’écoute dans sa pratique.
Aujourd’hui, les apprenants attendent autre chose qu’un simple transfert de connaissances. Ils veulent des formations vivantes, dynamiques, ancrées dans le réel et riches en échanges. Ils cherchent un formateur qui crée du lien, qui s’adapte, qui rend l’apprentissage concret et engageant.
Quand tu regardes ton métier évoluer, c’est quoi les compétences “nouvelles” (ou un peu inattendues) qui deviennent indispensables pour continuer à progresser ?
M D : Pour continuer à évoluer, le formateur doit rester connecté aux transformations de la société et aux usages numériques. Les attentes des apprenants changent, leurs façons d’apprendre aussi.
Maîtriser plusieurs outils numériques devient essentiel, notamment ceux qui favorisent l’apprentissage ludique et participatif. Ces outils ne remplacent pas le formateur, mais ils enrichissent l’expérience et permettent de varier les formats, de capter l’attention et de dynamiser les échanges.
L’enjeu n’est pas d’accumuler les outils, mais de savoir choisir les bons, au bon moment, pour servir l’apprentissage et renforcer l’engagement du groupe.
Si tu pouvais intégrer une innovation pédagogique dans tes formations, un truc qui pourrait vraiment changer ta façon de former en 2026, tu choisirais quoi ?
M D : Les formats immersifs pourraient clairement transformer ma manière de former. Les escape games ou escape box pédagogiques offrent un impact fort : ils mobilisent l’action, la réflexion collective et l’émotion.
Malheureusement cela coûte plusieurs milliers d’euros à faire réaliser, alors peut-être que je vais me mettre au bricolage ! 🙂
Qu’est-ce qui t’anime le plus aujourd’hui, quand tu animes une session SST ou PRAP ? Qu’est-ce qui te donne envie d’y retourner, même les jours où c’est dense ?
M D : Ce qui m’anime le plus aujourd’hui dans mon métier, c’est de pouvoir apporter des solutions concrètes à des personnes qui n’ont jamais été formées à la prévention des risques.
Quand j’ai débuté comme aide-soignante, j’aurais aimé bénéficier de ce type de formation : cela m’aurait sans doute évité certaines douleurs que je ressens aujourd’hui.
Je rencontre souvent des stagiaires très jeunes qui souffrent déjà de troubles musculosquelettiques, alors que cela ne devrait pas être le cas. Souvent, il suffit d’un peu de méthodologie et de compréhension du corps pour changer les choses durablement.
Ce que j’aime aussi, ce sont les échanges riches et bienveillants qui naissent pendant les sessions. Chacun partage ses expériences, ses difficultés, ses astuces. Ensemble, on cherche à améliorer le quotidien de tous. Et quand je parle du quotidien des professionnels, je pense aussi à celui des personnes dont ils prennent soin : le bien-être de l’un ne va pas sans le bien-être de l’autre.
“Ils sont ravis de suivre ces formations, car on parle enfin d’eux, de leur santé, de leurs gestes, de leur quotidien.”
De ton point de vue, pourquoi la prévention des risques liés à l’activité physique et les gestes de premiers secours sont devenus incontournables, dans les entreprises et les établissements ?
M D : Ces formations répondent à une véritable problématique de terrain et ce sont les stagiaires eux-mêmes, ainsi que les responsables d’établissement, qui le confirment.
Les participants sont souvent ravis de suivre ces formations, car on parle enfin d’eux, de leur santé, de leurs gestes, de leur quotidien. Je leur dis toujours en début de session : « Pendant quelques jours, on va se regarder le nombril ! ». C’est important, car dans les métiers du soin notamment, on a tendance à s’oublier soi-même. Et quand on s’oublie, on finit par fragiliser aussi la qualité de l’accompagnement qu’on offre aux autres.
Du côté des directions et des animateurs prévention, les effets sont concrets : dans certaines structures où une majorité de salariés ont été formés, le taux d’accidents du travail a été divisé par trois. C’est un bénéfice humain évident, mais aussi organisationnel, financier et réglementaire.
En somme, ces formations sont primordiales pour préserver la santé de chacun, réduire les accidents et l’absentéisme, et créer des environnements de travail plus sûrs et plus sereins.
“Ma pédagogie s’est construite sur le terrain, au fil de mes expériences. Je crois qu’elle est avant tout simple, fluide et concrète !”
Quand tu arrives face à un groupe, comment tu fais pour que ça reste simple, concret… et que les bons gestes tiennent dans le temps ?
M D : Je le dis souvent à mes stagiaires : je ne suis pas garante de la durabilité de leurs bons gestes. Comme je leur explique avec humour, « boire ou conduire, il faut choisir » ici, c’est pareil : la formation vous donne les clés, les méthodes, les bons gestes, la bonne posture… mais ensuite, c’est à vous de jouer. Vous repartez avec les outils, à vous de les utiliser.
Concernant ma pédagogie, elle s’est construite sur le terrain, au fil de mes expériences. Je crois qu’elle est avant tout simple, fluide et concrète. Je parle le même langage que mes stagiaires, parce que nous faisons le même métier. On se comprend vite, on se fait confiance.
Sur le terrain, c’est quoi les erreurs les plus fréquentes que tu observes sur les gestes ou les postures… et comment tu aides les équipes à les corriger sans les braquer ?
M D : L’une des erreurs les plus fréquentes que j’observe, c’est que beaucoup de professionnels pensent bien faire, simplement parce qu’ils ne ressentent pas de douleur sur le moment. Pourtant, leurs gestes ou postures ne sont pas adaptés, et cela finit souvent par provoquer des blessures à court, moyen ou long terme.
Ils oublient aussi que leurs gestes ont un impact sur les personnes qu’ils accompagnent. Je leur dis souvent : « Peut-être que toi, tu n’as pas mal en faisant ce mouvement, mais ton résident, lui, ne peut pas toujours exprimer ce qu’il ressent. » Soulever une épaule, mal positionner un appui, cela peut faire mal sans qu’on s’en rende compte.
Ces formations servent justement à développer cette conscience du geste juste, celui qui protège à la fois le professionnel et la personne accompagnée. On travaille beaucoup sur la perception, la posture, la précision des mouvements, pour que les bons réflexes deviennent naturels au quotidien.
“Un simple changement de regard peut transformer une situation.”
Est-ce que tu as un moment, une scène en formation, qui t’a vraiment marquée… et où tu t’es dit : “OK, c’est pour ça que je fais ce métier” ?
M D : Oui, j’ai plusieurs souvenirs marquants, mais l’un d’eux m’a particulièrement touchée. C’était lors d’une formation où une stagiaire, issue du service hôtellerie, me racontait qu’elle avait du mal à transférer un résident d’un fauteuil à un autre. Elle se faisait mal, et elle voyait bien que le résident, un homme de fort gabarit, souffrait aussi pendant la manœuvre.
Je lui ai proposé qu’on fasse le point ensemble. Nous sommes allées voir le résident, je lui ai expliqué qui j’étais, pourquoi j’étais là, et je lui ai demandé s’il acceptait de participer à une mise en pratique. Avec son accord, je lui ai simplement demandé de se lever et il s’est levé tout seul, sans aucune aide.
Une soignante émue, qui connaissait bien ce monsieur, m’a dit : « Je ne savais même pas qu’il pouvait se lever tout seul. » En discutant, on a compris qu’elle ne lui avait tout simplement jamais posé la question.
C’est un exemple fort, qui montre à quel point nos gestes deviennent parfois mécaniques, et comment un simple changement de regard peut transformer une situation.
Pour moi, cette scène illustre parfaitement l’esprit de la prévention : réapprendre à observer, à questionner, à communiquer. Et parfois, redonner de l’autonomie… là où on pensait qu’il n’y en avait plus.
Quand tu recroises des équipes en recyclage ou que tu as des retours des structures, qu’est-ce que tu vois changer concrètement après tes formations ?
M D : J’observe de vrais changements après les formations et je le vois surtout lors des sessions de recyclage, quand je retrouve des salariés déjà formés.
Leur discours, leurs réflexes, leur manière de raisonner ont évolué. Ils me parlent différemment de leurs pratiques, ils se questionnent davantage avant d’agir.
J’ai aussi le retour de plusieurs chefs d’établissement qui me confirment cette évolution. L’une d’elles m’a dit que, depuis la formation, le nombre d’accidents du travail liés à la mobilisation des résidents avait nettement diminué. Et même quand un incident se produit, les salariés ont désormais la bonne réaction, la bonne analyse.
C’est ce que j’aime dans ces formations : la méthodologie ne change pas seulement les gestes, elle change la manière de penser. On passe d’une exécution automatique à une véritable réflexion autour de la prévention et du bien-être au travail.
“Avoir de l’empathie, oui, mais sans en avoir trop, car cela peut parfois brouiller le message ou la posture du formateur”
Humainement, c’est quoi, pour toi, les qualités indispensables pour être un bon formateur en SST et PRAP ?
M D : Pour moi, les qualités essentielles d’un bon formateur, ce sont avant tout l’écoute et le non-jugement. Ce sont deux attitudes indispensables pour créer un climat de confiance avec les stagiaires, leur permettre de s’exprimer librement et d’évoluer.
Je dirais aussi qu’il faut une certaine distance émotionnelle : avoir de l’empathie, oui, mais sans en avoir trop, car cela peut parfois brouiller le message ou la posture du formateur.
Et bien sûr, l’expérience de terrain reste un atout majeur. C’est ce qui permet de parler vrai, d’être concret, et de transmettre des savoirs réellement applicables au quotidien.
Quand tu te projettes dans les prochaines années, tu vois le métier évoluer comment ? Qu’est-ce qui t’inquiète un peu… et qu’est-ce qui te donne de l’espoir ?
M D : Je dirais que le métier de formateur en prévention a encore beaucoup de chemin à parcourir. Ce qui m’anime, ce sont les salariés motivés, ceux qui comprennent pourquoi ils sont là et qui, une fois sensibilisés, ont envie de déplacer des montagnes. Mais parfois, je ressens une forme d’essoufflement, car les moyens ne suivent pas toujours que ce soit en effectif, en temps ou en matériel.
Beaucoup ont envie d’agir, mais ils se heurtent à un manque de ressources concrètes pour mettre en pratique ce qu’ils apprennent. Certains me disent qu’ils n’ont pas le temps de « faire attention à eux », qu’ils doivent aller vite, toujours plus vite. Pourtant, je leur répète souvent : « La prévention, c’est comme apprendre à conduire : au début, on réfléchit à tout, puis ça devient un réflexe. »
Mais dans la précipitation du quotidien, cette gymnastique mentale s’oublie.
Et parfois, il suffirait de peu pour que ça change. Je pense à un établissement où une auto-laveuse est tombée en panne depuis des semaines. Les agents doivent tout faire à la main, avec pour conséquence directe une augmentation des troubles musculosquelettiques. Une simple réparation aurait évité bien des douleurs.
Alors oui, le métier évolue, les consciences progressent, mais il reste encore à donner aux salariés les moyens réels d’agir durablement. C’est sans doute le plus grand défi des prochaines années.
“C’est un métier qui a du sens : on aide concrètement les gens à améliorer leurs conditions de travail, à se protéger, à mieux vivre leur métier.”
Si quelqu’un te dit : “J’hésite à me lancer dans la formation en prévention”… tu lui réponds quoi, avec tes mots à toi ?
M D : Oui, j’encouragerais sans hésiter toute personne à se lancer dans ce métier.
La formation en prévention, c’est avant tout une aventure humaine exceptionnelle. Chaque rencontre est une source d’apprentissage : je croise des professionnels bienveillants, passionnés, avec qui j’aimerais parfois travailler au quotidien tant ils sont inspirants.
C’est un métier profondément riche en échanges. On ne fait pas que transmettre des savoirs, on apprend aussi énormément des stagiaires. Il y a une vraie réciprocité, une transmission de connaissances dans les deux sens.
Et puis, c’est un métier qui a du sens : on aide concrètement les gens à améliorer leurs conditions de travail, à se protéger, à mieux vivre leur métier. C’est valorisant, stimulant, et surtout, c’est une motivation constante pour continuer à “colporter la bonne parole”, comme j’aime le dire.
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