“Transmettre, ce n’est pas réciter un contenu, c’est partager ce qu’on a sur le cœur, sans tricher”

Portraits de cette édition :
« Parler le même langage que ses stagiaires n’a jamais aussi été essentiel »
Marine, formatrice SST et PRAP
Formateur référent en bientraitance et gérontologie chez Compétences Prévention, Régis Lacour incarne une certaine idée du métier de formateur : un métier profondément humain, où la posture compte autant que les contenus transmis. Ancien aide-soignant, il accompagne depuis plus de vingt ans des professionnels du soin et de l’accompagnement, avec une conviction forte : on ne forme pas seulement avec des outils et des méthodes, mais avec une attitude, une présence et une sincérité.
À l’heure où le métier de formateur évolue rapidement (nouvelles attentes des apprenants, transformations des pratiques, place croissante du numérique), Régis rappelle l’essentiel. Pour lui, ce qui fera la différence en 2026 ne sera pas tant le savoir ou le savoir-faire, que le savoir-être : cette capacité à écouter, à s’adapter, à respecter les personnes et à créer un climat de confiance propice à l’apprentissage.
À travers cet entretien, il partage une vision exigeante et engagée du métier : un formateur capable de s’ajuster aux publics, aux contextes et aux évolutions, sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’humain.
Régis, tu peux nous raconter ton parcours en quelques mots ? Qu’est-ce qui t’a naturellement amené vers la bientraitance et la gérontologie ?
R L : J’ai un parcours un peu atypique. Avant de me tourner vers le secteur médico-social, j’ai longtemps travaillé dans l’industrie. À la suite d’une maladie professionnelle, j’ai dû repenser entièrement ma trajectoire. C’est ce qui m’a conduit vers le métier d’aide-soignant.
J’ai suivi ma formation à Font-Romeu, dans les Pyrénées, avant de rejoindre un hôpital local en Dordogne, où j’ai travaillé de nuit. Très vite, j’ai suivi une formation en « activation et gériatrie », et c’est là que j’ai rencontré Xavier Romero.
Nous avons tout de suite accroché. Il m’a proposé de devenir formateur, c’était il y a plus de vingt ans. J’ai alors suivi la formation de formateur à Bergerac avec lui. À cette époque, Xavier développait avec son équipe un jeu pédagogique sur la prévention des chutes : Perkichute. J’ai eu la chance de participer à cette belle aventure.
Nous avons travaillé près d’un an sur ce projet autour de la chute chez la personne âgée, un sujet essentiel qui me tenait et me tient toujours particulièrement à cœur.
Peu après, Xavier a fondé Compétences Prévention, et j’ai embarqué dans l’aventure. Ensemble, nous avons continué à faire évoluer les formations, toujours avec la même conviction : la bientraitance et la prévention auprès des personnes âgées doivent rester au centre de nos pratiques.
Au fil des années, nous avons développé de nouveaux outils, comme le simulateur de vieillissement, qui nous a permis d’aller encore plus loin dans la sensibilisation et la compréhension du vécu des personnes âgées.
C’est un parcours riche, fait de rencontres, d’expérimentations et de passion, une passion partagée pour la prévention, la transmission et la dignité de la personne âgée.
“En 2026, les apprenants attendent un formateur présent, attentif, authentique. Quelqu’un qui sait créer un climat de confiance.”
Selon toi, en 2026, qu’est-ce qui fera la différence entre un bon formateur et un formateur qui marque vraiment les gens ? Et toi, tu sens quoi comme nouvelles attentes chez les apprenants ?
R L :Le savoir, tout le monde peut l’acquérir. Le savoir-faire se construit avec le temps, l’expérience et la pratique. Mais le savoir-être, lui, ne s’enseigne pas vraiment : il se cultive, il s’entretient, il se travaille au quotidien.
Et c’est précisément là que se fait, selon moi, la différence entre un bon formateur et un formateur vraiment impactant. L’attitude, la posture, la façon d’entrer en relation avec un groupe, l’attention portée aux personnes tout au long de la formation… tout cela compte autant, voire plus, que le contenu lui-même.
En 2026, les apprenants attendent un formateur présent, attentif, authentique. Quelqu’un qui sait créer un climat de confiance, adapter son comportement, sentir ce qui se joue dans le groupe.
Parce qu’au final, une formation réussie ne repose pas uniquement sur ce que l’on transmet, mais sur la manière dont on le transmet et sur la qualité de la relation humaine que l’on construit.
“En 2026, le formateur qui évolue est celui qui sait ajuster sa pédagogie en permanence, rester curieux, ouvert et capable de remettre en question ses pratiques.”
Si tu devais citer une compétence qui devient indispensable pour continuer à évoluer comme formateur, ce serait laquelle ? Même une compétence “pas forcément attendue”.
R L : S’il ne fallait en retenir qu’une, ce serait sans hésiter la capacité d’adaptation.
Adaptation aux publics, d’abord, qui sont de plus en plus variés, exigeants et conscients de leurs besoins. Adaptation aux évolutions des métiers rencontrés en formation, ensuite, car les réalités de terrain changent vite. Et adaptation aux nouvelles technologies, enfin, non pas pour les utiliser à tout prix, mais pour savoir quand et comment les intégrer de façon pertinente.
En 2026, le formateur qui évolue est celui qui sait ajuster sa pédagogie en permanence, rester curieux, ouvert et capable de remettre en question ses pratiques pour rester en phase avec son époque… et avec les personnes qu’il accompagne.
“Une formation ne peut être efficace sans une relation humaine de qualité.”
Quand on parle d’innovation pédagogique, qu’est-ce qui pourrait vraiment changer ta façon de former en 2026 ?
R L : Au-delà de toutes les innovations pédagogiques possibles, qu’elles soient techniques, ludiques ou méthodologiques, certaines valeurs resteront incontournables. L’écoute, la tolérance et le respect ne sont pas des options : ce sont des piliers du métier de formateur.
Même avec les meilleurs outils, les dispositifs les plus innovants ou les méthodes les plus avancées, une formation ne peut être efficace sans une relation humaine de qualité. Pour rester un formateur compétent, il faut avant tout savoir écouter, comprendre et respecter les personnes que l’on accompagne.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de transmettre, plutôt que de rester uniquement dans l’accompagnement sur le terrain ?
R L : Transmettre, ce n’est pas seulement partager des connaissances. Ce qui compte vraiment, c’est de transmettre la passion, l’amour du métier, le respect de la personne âgée, cette envie profonde de faire autrement.
Pour moi, la transmission, c’est avant tout une question de valeurs. C’est montrer qu’on peut travailler différemment : avec écoute, bienveillance, et conscience de ce que vit la personne accompagnée.
Quand je suis devenu formateur de formateurs, c’était ça mon moteur : faire passer cette flamme. Donner envie à d’autres professionnels de s’engager, de se questionner, de continuer à apprendre, mais surtout de mettre du cœur dans leur pratique.
C’est ce que j’essaie de transmettre depuis le début de ma carrière : cette conviction que la bientraitance ne s’enseigne pas seulement, elle se vit.
Selon toi, pourquoi le respect, l’écoute, l’empathie (et tout ce qu’on met derrière la bientraitance) sont devenus un enjeu majeur dans les établissements de santé et médico-sociaux ?
R L : La bientraitance, c’est un enjeu de société, pas seulement de structure.
Qu’on soit en établissement, à domicile ou même simplement en contact avec une personne âgée, tout commence par le respect et l’écoute.
Une personne âgée, c’est un livre qui se ferme quand elle disparaît. Ce sont nos mémoires, nos repères, nos anciens, ceux qui ont bâti la société dans laquelle on vit aujourd’hui. On leur doit cette attention, cette reconnaissance.
Chez Compétences Prévention, nous travaillons au cœur de cette réalité.
À travers le PRAP, le simulateur de vieillissement ou encore les formations que nous proposons, nous essayons de faire comprendre ce que vit la personne âgée au quotidien : les difficultés de mobilité, la perte de repères, les troubles sensoriels…
Ces expériences permettent de développer une vraie empathie, de se mettre à la place de l’autre pour mieux adapter ses gestes et son attitude.
Je n’aime pas trop le mot bientraitance, parce qu’il évoque tout de suite son contraire. Je préfère parler de respect, d’écoute et d’empathie.
C’est tout cela que nous essayons de transmettre dans nos formations : comprendre avant d’agir, ressentir avant de juger.
Je me souviens d’un exercice marquant, lors d’une session sur la bientraitance : les participants devaient lire le journal en portant un simulateur de tremblement et de cataracte. Impossible d’y arriver. Et c’est là qu’ils ont compris, concrètement, ce que vit une personne âgée au quotidien, combien les gestes les plus simples peuvent devenir de vrais défis.
Finalement, la bientraitance, c’est avant tout une histoire d’humanité.
Nous avons tous autour de nous des parents, des grands-parents, des proches âgés. Ils ont pris soin de nous, et c’est à notre tour d’en prendre soin.
C’est un juste retour, mais c’est aussi une passion : celle de s’occuper des autres avec cœur, patience et respect.
“Ce qui fait vraiment la différence, c’est le savoir-être : la capacité à écouter, à observer, à ressentir ce que vit l’autre.”
Toi, comment tu fais pour que tes formations restent vivantes, concrètes, et vraiment connectées aux réalités du terrain (qui sont souvent dures dans ce secteur) ?
R L : Pour moi, une formation vivante, c’est avant tout une formation sincère. Transmettre, ce n’est pas réciter un contenu, c’est partager ce qu’on a sur le cœur, sans tricher.
Le savoir-faire, tout le monde peut l’acquérir avec du travail. Mais ce qui fait vraiment la différence, c’est le savoir-être : la capacité à écouter, à observer, à ressentir ce que vit l’autre.
Dans mes formations, j’essaie d’être au plus près des gens. D’être là, vraiment là, à l’écoute de leurs questions, de leurs doutes, de leurs réalités de terrain. C’est cette proximité qui rend la formation concrète et humaine. Les participants sentent quand on est vrai, quand on parle avec passion et avec respect.
C’est ça qui les touche, et c’est ça qui donne envie de s’impliquer.
Finalement, on revient toujours au même point : on ne peut pas faire ce métier si on n’aime pas profondément les autres. C’est cette relation à l’autre, cette attention sincère, qui donne tout son sens à la formation.
Tu peux nous partager une situation marquante vécue en formation ? Un moment où il y a eu une vraie prise de conscience, un déclic, un changement de posture…
R L : J’en ai des dizaines, peut-être des centaines… mais s’il faut en choisir une, il y en a une qui m’a particulièrement touché. C’était lors d’une formation de formateurs, avec un petit groupe de sept ou huit stagiaires.
Comme toujours, on commence par un tour de table : chacun se présente, parle de son parcours.
Et puis vient le tour d’une participante, cadre supérieur de santé. En prononçant ces mots, elle s’est mise à pleurer. À ce moment-là, j’ai compris qu’il se passait quelque chose de plus profond, quelque chose qui dépassait la simple formation.
Alors, on a pris le temps. On a écouté, on a accompagné. Quelques mois plus tard, cette personne avait changé de vie. Elle s’est reconvertie, elle travaille aujourd’hui avec nous chez Compétences Prévention. Et ça, pour moi, c’est une immense fierté.
Ce genre d’histoire, c’est ce qui me porte. Oui, la formation, c’est du savoir, du contenu, des outils… mais c’est aussi des rencontres qui transforment, des prises de conscience, des parcours de vie. Et moi, dans tout ça, je n’ai eu que de belles rencontres. C’est ce qui rend ce métier magique.
“Être formateur, un métier qui demande du travail, de la remise en question et beaucoup d’humilité.”
Quel message tu aimerais faire passer à un formateur qui a envie de se lancer sur ces sujets-là, mais qui se demande s’il est “légitime” ?
R L : Avant tout, il faut aimer les autres. C’est la base de tout. Peu importe l’âge, l’apparence ou la condition de la personne : ce qui compte, c’est d’aimer l’être humain tel qu’il est. La bientraitance commence là, dans cette capacité à se mettre à la place de l’autre, à comprendre ce qu’il ressent.
Être formateur, ce n’est pas seulement transmettre des connaissances.
C’est aussi savoir faire passer une émotion, une conviction, une posture. Et ça, ça ne s’improvise pas. C’est un vrai métier, un métier qui demande du travail, de la remise en question, et beaucoup d’humilité.
Le cœur du rôle du formateur, c’est le savoir-être. Savoir accueillir un groupe qu’on ne connaît pas, écouter sans juger, accompagner sans imposer. Donner envie d’apprendre, créer un climat de confiance, encourager la progression.
Chaque formation a un objectif : faire évoluer les pratiques, changer les regards, ouvrir des perspectives. Mais avant tout, il faut se poser une question simple : “Qu’est-ce que j’ai envie de transmettre ?” Quand on a la réponse à ça, le reste suit naturellement. Parce que la bientraitance, ce n’est pas un thème parmi d’autres, c’est une manière d’être, de travailler et de former.
Quand tu te projettes, tu vois comment évoluer le rôle du formateur en gérontologie dans les années à venir ?
R L : Le rôle du formateur en gérontologie va devenir de plus en plus essentiel dans les années à venir. Le vieillissement de la population est une réalité : nous vivons plus longtemps, et les besoins d’accompagnement ne cessent de croître. Mais cette évolution demande aussi une vraie prise de conscience collective et politique. Les établissements de santé et médico-sociaux doivent désormais intégrer la prévention, la formation et la professionnalisation au cœur de leur fonctionnement.
Les formateurs PRAP, acteurs de prévention et accompagnants spécialisés auront un rôle clé à jouer. Pourquoi ? Parce qu’il faut aujourd’hui être présent dans tous les milieux : les établissements, bien sûr (EHPAD, hôpitaux, cliniques) mais aussi au domicile, où la majorité des personnes âgées souhaitent rester le plus longtemps possible.
Ces deux univers sont très différents. En structure, on parle de protocoles, de travail en équipe, de coordination. À domicile, c’est autre chose : la présence des familles, les conditions matérielles, les émotions. Le formateur doit donc apprendre à naviguer entre ces deux réalités, à comprendre leurs spécificités, leurs besoins et leurs contraintes.
C’est pour cela qu’il faut une double compétence :
- une solide connaissance de la personne âgée et de son environnement,
- et une compréhension fine du matériel, des gestes, des pratiques adaptées à chaque contexte.
Mais être formateur en gérontologie, ce n’est pas réservé aux soignants.
Il n’est pas nécessaire d’être infirmier ou ergothérapeute pour transmettre.
Ce qu’il faut, c’est une vraie connaissance du terrain, une écoute attentive et surtout l’envie sincère de partager.
Parce qu’au fond, les besoins sont immenses. Les équipes ont besoin de repères, de professionnalisation, mais aussi de sens. Et c’est là que nous, formateurs, avons toute notre place : pour accompagner, outiller et redonner de la fierté à ceux qui prennent soin.
Alors oui, le rôle du formateur en gérontologie va évoluer. Mais il n’aura jamais été aussi utile. Et j’ai envie de dire à tous ceux qui hésitent : « Venez nombreux ! Ce métier a besoin de vous et les publics que vous accompagnerez aussi. »
Écrivez-nous. Proposez. Contribuez.
C’est ainsi que nous ferons communauté, concrètement et durablement.
